Toutes les Voyelles dans une Chanson

November 11, 2018 | written by: Léa Tirard-Hersant

Y a t-il des fans de classique ici ?

Parmi les plus belles mélodies du XIXème siècle, il y en a une que j’adore. C’est Après un Rêve, de Gabriel Fauré. Outre sa qualité musicale, la virtuosité de son chant (les mezzo-sopranos comme moi qui se sont déjà amusées à le déchiffrer s’accorderont que les intervalles et les longues notes tenues en font un lied assez virtuose !) et outre et ses paroles tellement romantiques, ces mêmes paroles ont aussi une qualité phonétique que je veux révéler à vos oreilles aujourd’hui : c’est que cet air rassemble presque la totalité des voyelles françaises !

Honneur aux Nasales

Dans un sommeil /dã zɛ̃ somɛj/

Que charmait ton image /kə ʃaʁmɛ tõ imaʒ/

On entend ici le /ã/ comme dans “temps, enfant,” le /ɛ̃/ comme dans “vin, pain” et le /õ/ comme dans “bon, thon”. Voir aussi la partition annotée (image), p. 1.

Une Ribambelle de Voyelles

Je rêvais /ʒə ʁevɛ/

le bonheur  /lə bonœʁ/

ardent mirage ! /aʁdã miʁaʒ/

On entend là  le /ə/ muet, ici prononcé et le /e/ fermé comme “bébé, l’été” sachant que l’on peut aussi plus classiquement prononcer ce verbe /ʁɛvɛ/ avec les deux /ɛ/ ouverts comme dans “mer, père”. 

Ca continue, avec un /o/ comme “bonheur, et opéra” et un /œ/ comme “heure, sœur” et le vers se termine avec /aʁdã miʁaʒ/ qui inaugure les belles rimes en “-age” de la chanson, et utilise les voyelles /a/ comme dans “animal, barbapapa” et/i/ comme dans “vignoble, Alice”. Cela nous fait déjà 10 voyelles dans les deux premiers vers ! Voir aussi la partition annotée (image), p. 1.

Place aux Diphtongues

Je vous conseille de suivre avec la partition annotée (image), p. 2 maintenant.

Pour m’enfuir avec toi  /mãfɥiʁ/

Vers la lumière /lymjɛʁ/

Triste réveil des songes   /ʁevɛj/

Vous entendez ici la consonne spirante labio-palatale voisée /ɥ/ comme dans “nuit, enfuir/ qui est articulatoirement considérée comme une consonne, mais que l’on travaille toujours en leçon combinée en /ɥi/ “nuit”  /ɥe/ “nuées”. Vous entendez aussi le tout petit “bouche d’oiseau” comme j’aime bien le décrire /y/, comme dans “lune, prune” et les deux autres diphtongues /jɛ/ comme dans “lumre, vieille” et /ɛj/ comme dans “vieille, Créteil/. Cela monte le compteur à 14 voyelles françaises. 

Le /ʁ/ dans Toutes les Positions

Ta voix pure et sonore,

Comme un ciel éclairé par l’aurore

Reviens, Reviens, radieuse !

Reviens, Reviens, radieuse !

Notre bien-aimée consonne /ʁ/, communément appelé r uvulaire ou guttural apparaît ici dans 3 positions clés, en fin de mot “pure, sonore” et en intervocalique “aurore” et en début de mot “Reviens, radieuse”. Notez que les combinaisons  /oʁɔ/ dans “aurore” est particulièrement difficile pour les anglophones. 

Poétique

Enfin, c’est une chanson et ses paroles apportent aussi quelques fantaisies typiques du registre poétique ! Vous pouvez le voir en violet dans la partition annotée.

“Ô nuit” prononcé /o/ est le “ô” vocatif, que l’on retrouve dans la poésie et le théâtre lyriques.

Avez-vous écouté la chanson ? Vous avez peut-être remarqué qu’à les cieux pour nous entrouvraient leurs nues et à lueurs divines entrevues, la chanteur détache le “e” muet final en /ny-ə/ et /ãtʁəvy-ə/ ce qui est étrange et que l’on ne peut rencontrer que dans un registre poétique comme celui-là. 

Liaisons

Enfin pourquoi cet air illustre t-il si bien la prononciation française ? Pour ses liaisons ! Voyez :

Dans [z] un sommeil

Tes [z]yeux étaient plus doux

Un ciel [l]éclairé par l’aurore

Pour m’enfuir [ʁ]avec toi

Splendeurs [z]inconnues

Sans commentaire. Les paroles elles-mêmes disent tout !

Conclusion : pour toutes ces raisons, je crois que cet air de Gabriel Fauré est un condensé de prononciation française. Pour la même raison cet air est réputé difficile dans les conservatoires de chants, comme toutes les mélodies françaises d’ailleurs au contraire des lieder allemands.

Ecouter la Chanson

Qui a chanté cet air ? les américaines Barbra Streisand et Elly Ameling, le violoncelliste Gautier Capuçon (je plaisante, ce n’est pas chanté mais ça vous montre comme cet air est populaire dans le monde classique et transposé aussi en versions instrumentales !), et selon moi la palme de la plus belle interprétation revient à la française Véronique Gens pour son interprétation si moderne, techniquement impeccable et si puissamment romantique à la fois.

Annexe:

pour voir les annotations en détail

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